«Je ne fais confiance à aucun Américain»
Dessin d'artiste de Khaled Cheikh Mohamed lors d'une audience préliminaire de son procès. (Janet Hamlin via Reuters)
Khaled Cheikh Mohammed est méconnaissable. Sur la photo de son arrestation, le 1er mars 2003 à Rawalpindi au Pakistan, il apparaissait joufflu et bon vivant. Appréhendé au saut du lit par la CIA et la police pakistanaise, il avait un drôle d’air surpris et un regard endormi. Lundi, quelques dizaines de journalistes ont pu l’observer derrière une vitre, à une distance d’une quinzaine de mètres, à l’audience préliminaire de son procès. Aucune photo n’est autorisée et seule une description est à même de rendre compte de son état physique.
C’est un homme émacié au teint hâve. Derrière ses lunettes en écaille, des yeux creux et cernés, un visage dur prolongé par une longue barbe grise qui lui donne un air de derviche ou de notable de village pakistanais. Il est le seul à porter un turban blanc.
A 45 ans, Khaled Cheikh Mohammed, dit «KSM» (Cheikh s’écrit Sheikh en anglais), en parait vingt de plus. Il comparait ce lundi devant le tribunal militaire d’exception mis en place par l’administration Bush et le Congrès américain à Guantanamo Bay, sur l’île de Cuba.
La salle carrée d’environ vingt mètres sur vingt, est moderne et moquettée. Elle a été construite en préfabriqué en bordure d’une piste désaffectée de la base navale. C’est lui, l’ancien ingénieur diplômé d’une université de Caroline du Nord à l’âge de 22 ans, qui a eu l’idée de lancer des avions de ligne sur les tours jumelles de Manhattan. Il a proposé cette idée à Oussama Ben Laden en 1999.
C’est aussi lui qui a revendiqué en juin dernier avoir tranché «de ma main droite bénite» la tête de Daniel Pearl, le journaliste américain du Wall Street Journal kidnappé à Karachi en 2002.
Le voilà assis sur une chaise rembourrée, devant l’ordinateur portable doté d’une autonomie de 12 heures qu’il a obtenu afin de pouvoir assurer seul sa «défense». «Vous êtes tous payés par le gouvernement américain et je ne fais confiance à aucun Américain», lance-t-il à la salle, au juge, aux avocats, aux procureurs, après avoir rappelé qu’il a été «torturé par la CIA». Il est sans menottes aux mains ni chaînes aux pieds, loin de sa cellule truffée de caméras où jour et nuit, un garde est tenu de l’observer par un judas exactement toutes les trente secondes.
Le long du mur du tribunal, une vingtaine de gros-bras en treillis sont prêts à intervenir pour le maîtriser si nécessaire, lui et les quatre autres co-accusés des attentats du 11-Septembre. Lorsque l’audience est interrompue pour la prière musulmane, il est le premier à tendre ses poignets aux gardes pour qu’ils lui mettent les menottes. Il adresse un regard noir à deux de ses co-accusés qui traînent et papotent entre eux plutôt que de s’empresser à accomplir ce rituel.
Tous les cinq ont pu se concerter pendant plusieurs heures au cours des dernières semaines pour préparer leur défense, nous expliquait hier le commandant du centre de détention, l’amiral Dave Thomas. C’est sans doute lors de l’une de ces réunions dans le camp 7 — dont la situation géographique sur la base est «top secret» — que les cinq coaccusés se sont mis d’accord pour plaider coupables, en vue d’être exécutés collectivement. Un dernier geste de solidarité rebelle, qui a sans aucun doute été initié par KSM, terroriste en chef. Le juge leur a pour l’instant refusé cette satisfaction, en faisant valoir que deux d’entre-eux doivent au préalable subir un examen psychiatrique.
KSM sait que la prochaine arrivée au pouvoir du président Obama pourrait prolonger leur détention. Le procès pourrait être annulé et reprendre devant un tribunal fédéral civil. Alors sa stratégie est celle du 11-Septembre: se précipiter dans un attentat suicide avec ses quatre «frères» contre les tours du tribunal.