La chevalerie : honneur et Chevalerie : l'enracinement médiéval
par M. PHILIPPE CONTAMINE
délégué de l'Académie des inscriptions et belles-lettres
Dans son Dictionnaire universel du XIXe siècle, Pierre Larousse écrit : " L'honneur, ce sentiment délicat dont on a fait une religion, est tout moderne, malgré son nom ancien. Les Romains, auxquels nous avons emprunté le mot, ne connaissaient aucunement la chose, du moins comme nous nous la figurons. L'homme honorable, chez eux, était celui qui avait exercé les charges publiques ; l'honneur d'une famille consistait moins dans la vertu de chacun de ses membres que dans les hautes fonctions qu'ils avaient exercées. L'honneur moderne est d'origine féodale. Il fut l'âme de toutes les institutions chevaleresques et leur survécut ". Cela dit, Pierre Larousse est sensible au fait que la notion d'honneur a évolué depuis le Moyen Âge, dans le sens d'une exigence plus haute. " Nous sommes devenus plus difficiles : cela tient à ce que l'honneur s'est démocratisé, et, par cela même, moralisé. Jusqu'à la Révolution de 1789, l'honneur avait été, comme bien d'autres choses, le privilège de l'aristocratie. En dehors de la noblesse, point d'hommes d'honneur. La probité du marchand et du bourgeois, l'intégrité du juge n'étaient rien du tout à côté de cet honneur patrimonial dont les anciennes familles prétendaient avoir conservé seules la tradition. Il faut cependant convenir que cette prétention, absurde de nos jours, n'était pas, à l'origine, dépourvue de tout fondement, puisque c'est par l'aristocratie féodale que ce sentiment nouveau, inconnu à l'antiquité, se fit jour et devint un des plus puissants mobiles des actions humaines. En imposant, sous peine de déchéance, des devoirs plus élevés que le devoir strict, en exaltant certains penchants naturels, la courtoisie, la bravoure, l'amour des femmes, la persévérance, en en flétrissant d'autres, que ni la loi ni la morale ne peuvent atteindre, l'avarice, la lâcheté, la violation d'une promesse, la chevalerie créa véritablement le code de l'honneur ".
Certes, il y aurait beaucoup à dire sur cette vision quelque peu cavalière. Bien des spécialistes en particulier refuseraient de priver du sentiment de l'honneur ou de son équivalent les mondes antiques. De façon encore plus générale, les historiens, les sociologues, les anthropologues admettent volontiers qu'aucune civilisation, sous une forme ou sous une autre, n'a ignoré et n'ignore tout à fait la notion d'honneur, avec son double sens de dignité morale et de marque de distinction accordée au mérite reconnu. Toutes choses égales d'ailleurs, l'honneur serait le bien du monde le mieux partagé. Déjà Boileau le reconnaissait : " Entendons discourir sur les bancs des galères / Ce forçat abhorré même de ses confrères ; / Il plaint par un arrêt injustement donné /L'honneur en sa personne à ramer condamné ". Si de nos jours le mot honneur, utilisé au demeurant avec parcimonie et distance, voire ironie, dans la langue publique et privée, présente un aspect anachronique ou passe pour une parade, un paravent destiné à masquer des attitudes et des comportements, des pensées et des actions fort éloignées de la simple et modeste morale commune, il n'empêche qu'on estime couramment indispensable le recours à cette notion pour expliquer de l'intérieur le fonctionnement au moins familial des sociétés méditerranéennes traditionnelles, et cela jusqu'à nos jours. Pour la période médiévale, tout un courant historiographique considère loisible d'envisager l'ensemble de la société - et pas seulement l'aristocratie et la noblesse, le cercle fermé des chevaliers et des gentilshommes - comme une société fondée sur l'honneur, où chacun s'efforçait de défendre son honneur, celui des siens, d'obtenir le cas échéant réparation publique pour toute atteinte à l'honneur, ne serait-ce que par le biais de l'amende honorable, où chacun se plaçait idéalement à un certain rang et, en fonction de ce rang, entendait recevoir les honneurs qui lui étaient dus, quitte réciproquement à les rendre à qui de droit. Une société de l'honneur : ainsi a-t-on pu qualifier, toute bourgeoise et marchande qu'elle puisse paraître, la société dijonnaise aux alentours de 1400. Une société de privilèges, de prééminence, de préséance. Une société d'ordre, aurait dit Roland Mousnier. Ainsi le montrent les lettres dites de rémission par lesquelles le roi accordait le pardon à ceux qui avaient répliqué aux insultes de toutes sortes en vengeant par le sang leur honneur bafoué. En un sens, telle était l'idée de Montesquieu, pour lequel, dans le gouvernement monarchique, l'honneur, " passion culturelle " ( Louis Althusser, cité par François Billacois), " fait mouvoir toutes les parties du corps politique ; il les lie par son action même ; il se trouve que chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers ".
Il n'en demeure pas moins que pour les derniers siècles du Moyen Âge, et même jusqu'au XVIIe, dans l'espace culturel et linguistique français, c'est très majoritairement au sein du monde nobiliaire, et qui plus est dans un contexte avant tout guerrier, que référence est faite à la notion d'honneur et à ses multiples dérivés sémantiques. Au XVIIe siècle, le capucin Yves de Paris écrit : " Les gentilshommes font une profession particulière de la vertu qui semble leur être propre parce qu'elle leur est héréditaire et que c'est cette illustre qualité qui les distingue du peuple. Il s'ensuit qu'ils peuvent et doivent désirer l'honneur parce qu'il en est le soutien et qu'il la rend immortelle ". Selon un auteur de la même époque, " conserver son honneur à la pointe de son épée, c'est le souci du vaillant gentilhomme ".
Revenons au Moyen Âge. De la liaison organique entre honneur et noblesse, entre honneur et chevalerie, les exemples sont nombreux. " Je suis gentilhomme et n'ai rien à garder si cher que mon honneur ", proclame vers 1450 Antoine de Chabannes, comte de Dammartin (le même qui fut qualifié à l'époque de prince des Écorcheurs). Voici, un peu plus tard, Jean de Haynin, petit noble bourguignon : " Tous nobles hommes doivent faire [agir] à leur pouvoir en gardant leur honneur et l'honneur de leurs gens ". Au XVe siècle, entremêlant valeurs sacrées et valeurs profanes, un prince, un seigneur, un gentilhomme prêtait serment par la foi de son corps, sur les saints Evangiles de Dieu, sur son baptême, sur sa part de paradis, sur son honneur. Des proverbes ne manquent pas d'employer le mot : " À tous seigneurs toutes honneurs. Aux grands seigneurs, les grandes honneurs. Mieux vaut mourir à honneur que vivre reproché " (vivre à honte, à blâme, en vergogne).
Le mot honneur - longtemps au féminin - apparaît en ancien français à la fin du XIe siècle dans la plus ancienne, et aussi la plus belle, des chansons de geste, la Chanson de Roland, avec les deux sens qu'il eut longtemps : une terre assurant à son possesseur pouvoir, prestige et richesse ; une qualité, une dignité propre à tel ou tel individu, exprimant et soutenant sa réputation. " La mienne honneur est tournée en déclin ", dit Charlemagne en contemplant le cadavre de son neveu. On trouve aussi déjà le mot déshonneur à propos de Ganelon qui, après sa trahison, entre autres châtiments et vexations, est juché " à déshonneur " sur une bête de somme, et non pas, comme c'était la règle pour les guerriers de sa condition sur un puissant destrier ou un noble palefroi.
La notion d'honneur connut un extraordinaire envol à partir de la fin du XIIe siècle et de l'apparition des romans de la Table ronde, des romans arthuriens, en vers et bientôt en prose : le Graal, Lancelot, Merlin, la mort d'Arthur. Ces œuvres rencontrèrent un tel écho qu'elles contribuèrent à façonner toute une culture nobiliaire dont on peut suivre l'essor, l'épanouissement, le maintien ou la survie, sans solution de continuité, jusqu'à l'extrême fin du Moyen Âge et au-delà. Il fut entendu que l'honneur, au sens de réputation, de los, attaché de préférence à un nom et à des armoiries, constituait un patrimoine symbolique, presque spirituel, que tout bon chevalier se devait d'accroître pour le transmettre ensuite, intact ou enrichi, à son lignage.
Il est permis de voir dans le Livre de chevalerie que le vaillant, le sage, le preux, le bon Geoffroy de Charny, garde de l'oriflamme du roi Jean (c'est en cet office qu'il devait mourir à la bataille de Poitiers le 19 septembre 1356), écrit vers 1350, l'apogée de cet ample mouvement qui rassemble indistinctement le réel et l'imaginaire. Cette œuvre, où le mot honneur figure des dizaines de fois, se propose en effet d'examiner, à l'intention des " jeunes dans la société aristocratique " (pour parler comme Georges Duby), la façon de parvenir " au plus grand honneur " : pour cela le tournoi est préférable à la joute, la guerre au tournoi. Parmi toutes les bonnes raisons de faire la guerre, figure la défense de son " honneur " et de son héritage (les deux notions sont étroitement associées), de l'honneur et de l'héritage de ses " amis charnels ", de l'honneur et de l'héritage de son légitime et naturel seigneur. Car à la guerre, il convient de tout mettre en aventure, " corps, honneur et chevance [les biens, meubles et immeubles] ". " Des bonnes journées [de bonnes batailles] viennent et croissent les grands honneurs ". Il s'agit de " toujours faire et tirer au plus honorable ". Mais non sans contrepartie : car " pour cet honneur viennent connaissance [la renommée], avancement d'état [les promotions], profit, richesses et accroissement de tout bien [la fortune] ". Pour cela, il faut mener une vie proprement ascétique, refuser les comportements dangereux ou dégradants (trop manger, trop boire, trop jouer, trop aimer la chasse et le luxe), éviter l'orgueil, le mépris, " garder secrètement l'honneur de sa dame ", qui, de son côté, doit persuader son aimé d'acquérir l'honneur par la prouesse. L'amour tire le chevalier vers le haut. Ainsi Dieu donnera-t-il de sa grâce " très haut honneur " dans ce siècle et à la fin l'âme en paradis ", dès lors qu'au métier d'armes, non seulement on obtient " l'honneur du corps " mais, sous certaines conditions, et notamment lorsqu'on suit son seigneur dans sa guerre, le salut. Dans sa plénitude et sa rigueur, l'ordre de chevalerie, comparé à un ordre de religion, permet de sauver son âme et de voir son corps honorer. Toutefois, qui fait la guerre " plus pour la gloire du monde " que pour sauver son âme, peut bien acquérir quelque renommée mais la renommée est courte et l'âme y a peu de profit. Car il existe aussi de mauvaises gens d'armes, menant, comme nous dirions, une sale guerre et acquérant du même coup une déshonnête renommée. Charny n'est ni dupe ni aveugle : " Honte est si accoutumée et honneur si peu connu au temps de maintenant. "
Une génération plus tard, Jean Froissart se situe dans la même perspective. Le but de la vie, pour un gentilhomme, doit être de " venir à parfaite honneur " et " à la gloire du monde ", ce qu'on ne peut faire sans prouesse, de même que la bûche ne peut brûler sans feu. Tel est le dessein premier de ses chroniques : fournir des exemples de preux pour " enflammer par raison les cœurs des jeunes bacheliers qui tirent et tendent à toute perfection d'honneur ". De même que les quatre évangélistes et les douze apôtres sont plus prochains de Notre Seigneur, de même, non sans raison, les preux à la table du prince. " Les vaillants hommes travaillent leurs membres en armes pour avancer leurs corps et accroître leur honneur. "
Selon le chroniqueur Jean le Bel, à l'issue de la campagne de 1340 qui avait vu s'affronter les deux compétiteurs au trône de France, Philippe de Valois et Édouard III, de vives et interminables discussions eurent lieu " entre compagnons et gens qui se veulent connaître en faits et honneurs d'armes, en tavernes, en chambres de seigneurs et autre part ", pour décider à qui accorder la palme.
C'est dans ce climat qu'à la fin de 1351, alors que déjà l'orage montait au ciel de la royauté française, le roi Jean, très probablement à l'instigation et presque sous la dictée de Geoffroy de Charny, pour consolider son appareil militaire, créa, en l'honneur de Dieu et de la Vierge, pour le rehaussement de la chevalerie et l'accroissement d'honneur, une compagnie de cinq cents chevaliers d'élite destinés à devenir les membres de l'éphémère ordre de l'Étoile, du nom de l'insigne qu'ils devaient porter en toutes circonstances. Comme le disait la devise de l'ordre, " monstrant regibus astra viam ", les astres montrent la voie aux rois. Incontestablement, l'honneur - l'honneur militaire - était au cœur de l'institution : lors de la fête de l'ordre, le 6 janvier, fête des rois mages, les trois princes, les trois bannerets et les trois bacheliers ayant le plus fait en armes de guerre au cours de l'année écoulée, devaient s'asseoir à la table d'honneur, dans la grande salle de la " noble maison " de Saint-Ouen. Inversement, ceux qui auraient fui d'un champ de bataille devaient être privés de l'ordre, leurs armes, suspendues au mur de la salle, seraient mises sens dessus dessous, la pointe en haut, le chef en bas, " sans effacer ", jusqu'à ce que le roi et son conseil leur fassent grâce. Telle était la procédure, souvent attestée à l'époque, de la reversio armorum.
Il serait faux toutefois d'imaginer que l'honneur constituait une valeur acceptée uniformément sans nuance. Des auteurs spirituels étaient conscients du fait que l'honneur n'est pas à proprement parler une vertu chrétienne. Bien avant Bossuet, ils savaient et voyaient que la recherche exclusive de l'" honneur mondain " pouvait susciter toutes sortes de déviations et de perversions. " Orgueil de cœur, vaine gloire et dépense / Que les chétifs [entendons les faibles ou les médiocres] veulent honneur nommer ", dit Eustache Deschamps à la fin du XIVe siècle. Dans le domaine politique, de bons esprits s'inquiétaient des conséquences que pouvait avoir la revendication mécanique et hautaine de l'honneur du roi, de la couronne de France, des fleurs de lis. En 1395, dans sa superbe lettre à Richard II, roi d'Angleterre, Philippe de Mézières lui propose, ainsi qu' à Charles VI, de mettre un terme à leur guerre au moyen de généreuses concessions réciproques. Sans doute les artisans de guerre diront-ils à l'un : " Pour acquitter notre loyauté à votre royale majesté (…), gardez l'honneur de la couronne d'Angleterre ", et à l'autre : " Gardez l'honneur de la couronne de France. Si vous passez ce traité, vous êtes déshonoré ". Mais Philippe leur répond par le proverbe commun, : " Qui a le profit de la guerre, il en a le vrai honneur " Or sans nul doute la fin de la guerre profitera aux deux rois : " Le vrai honneur et pleine victoire de la guerre, c'est la vraie paix. " Philippe de Mézières, il est vrai, ajoute que les sacrifices ne peuvent aller trop loin et que Charles VI, en tout état de cause, ne doit rien céder " de la vraie essence, honneur et gloire ancienne de la couronne de France ".
Dans un registre plus réaliste, Philippe de Commynes, formé à l'école de Louis XI, le rappelle dans ses Mémoires : " Ceux qui gagnent en ont toujours l'honneur. […] Qui a le profit de la guerre, il en aura l'honneur ".
Au service du roi d'Angleterre, sir John Fastolf fut un temps privé de l'ordre de la Jarretière pour avoir quelque peu précipitamment quitté le champ de bataille de Patay, face à Jeanne d'Arc et aux Français, le 18 juin 1429. Fut-il sage, fut-il lâche ? La question fut posée. Du moins le débat se situe-t-il tout à fait dans la ligne de l'idéologie chevaleresque du Moyen Âge finissant. Les arguments ne manquèrent pas au Fastolf de l'histoire. Mais on peut gager qu'il n'alla pas aussi loin que le Falstaff de Shakespeare, quand il compare l'honneur au dérisoire écusson ornant le tombeau du chevalier et quand il résume son " catéchisme " dans une formule qui aurait horrifié Charny et ses compagnons de l'Étoile : " Qu'est-ce que l'honneur ? Un mot. Qu'est-ce que ce mot honneur, qu'est-ce que cet honneur ? ". " Air ", du vent.
Force est de constater que, depuis environ un demi-siècle, l'idée d'honneur, dans son enracinement médiéval, avec sa résonance et sa consonance chevaleresques, a en grande partie abandonné le champ visible de la conscience publique. Peut-être (faut-il le souhaiter ?) renaîtra-t-elle un jour, dans un nouveau contexte. Mais surtout, on ne peut exclure que d'autres formes d'honneur, recourant éventuellement à une terminologie et à des références différentes, ne lui aient succédé.