Libération Culture 24/04/2009
Cécile de France. A 33 ans, l’actrice nature et énergique a conquis Paris sans renier sa belgitude. Ces jours-ci, elle défend «Sœur Sourire», portrait d’une nonne chantante et transgressive.
LUC LE VAILLANT
Cécile de France. (FRANCOIS LO PRESTI / AFP)
Parfois, c’est assez lassant de se sentir aussi français. On abandonnerait volontiers cette certitude d’être né quelque part, dans un pays fatigué de ses prétentions passées, fier de son déclin
avéré, fâché d’encore ronchonner, d’encore se regarder de haut. On ne garderait que la langue et on deviendrait francophone, timide et accueillant, apaisé et bienveillant. Suisse, canadien ou
belge.
On deviendrait Cécile de France, actrice en vogue du cinéma français, qui, comme son nom ne l’indique pas, est née en Wallonie, et affirme : «Pourquoi voulez-vous que je change de nationalité
? Match de foot ou pas, je suis toujours pour la Belgique.»
Le café des parents.
On est dans les années 70. Le drapeau noir flotte en devanture du café alternatif que tiennent les parents de Cécile, qui l’ont eue à 17 ans. Ces anarchistes plus babas que poseurs de
bombes partent, l’été venu, courser le soleil en Crète, dans une camionnette Ford aménagée et peinturlurée, quand d’autres préféraient les combis VW. Place du marché aux légumes, la jeune
scène culturelle se donne rendez-vous dans un lieu qui lui ressemble. Se croisent Remy Belvaux, Benoît Mariage, Benoît Poelvoorde. On y boit posément de larges rasades de bière. Et sur la butte
Montmartre où elle a élu résidence, mademoiselle aime aussi souffler sur la mousse, revendiquant les ivresses dansées des fins de soirée. On y roule ses cigarettes, odeur miellée de l’Amsterdamer
et ganja locale. Et on remarque que, dans ce café de la rue Caulaincourt, coiffée d’un bonnet rasta cachant les extensions brunes dues au tournage en cours, elle continue à piocher dans la blague
plastifiée sa ration diminuée par la maternité.
Namur.
Entre Sambre et Meuse, Namur compte 100 000 habitants, une petite bourgeoisie qui vieillit, une population «qui se dépopularise» à mesure que l’ouvrier se fait chômeur. Y vivent
aussi ses grands parents maternels, un employé de banque et une infirmière. Elle revendique sa cité, en dit : «C’est un petit endroit cool où tout le monde se connaît.» Elle célèbre
l’atmosphère «très créative» de la ville du peintre Félicien Rops, anticlérical et luxurieux, et cette «quête de l’évasion dans l’imaginaire». Voici quelques années, elle
comparait déjà très pertinemment les lieux : «Namur, c’est plus brutal que Paris. Il y a de la folie, de l’autodérision, de la loufoquerie, une forme de noirceur aussi.»
Partition.
Elle ne parle que le français, ne se connaît pas d’amis néerlandophones. Elle dédramatise les menaces d’éclatement du royaume. Elle dit : «Vous êtes plus alarmistes que nous. Les Wallons ne
sont pas des guerriers, ils s’en foutent. Si ça arrivait, ce ne serait pas si grave. Il y a déjà une rupture culturelle avec les Flamands. S’ils veulent vraiment partir, tant pis…» Puis elle
durcit le ton : «Philosophiquement, ce serait nul. Ceux qui veulent la partition sont des fascistes. Il y a un groupuscule qui sème une forme de racisme. Et on voudrait légaliser ça ?»
Biodégradable.
Elle refuse les assignations politiques. Elle dit mieux connaître les bisbilles parisiennes que celles de Bruxelles, où le vote est obligatoire. Mais elle est d’une génération, d’une corporation
et d’un pays à la fibre écolo. Elle dit : «Là dessus, la Belgique est en avance.» Elle a commencé par laver les langes de son fils. Devant le monceau d’immondices («une tonne par
enfant»), elle est passée aux couches biodégradables, qu’elle fait venir d’Allemagne.
Belgicismes.
Elle n’a plus d’accent. Elle dit : «Ça revient avec la colère, avec l’alcool.» Elle l’a perdu à 17 ans, jeune fille au pair dans le XVIe, bohème à trois francs, pas un
sou, étudiante en théâtre rue Blanche, repérée par Dominique Besnehard, agent d’alors, pas encore dévot de «Sainte Ségo». Elle exhume ses belgicismes pour son fils, Lino, «comme
Ventura», 22 mois, à qui elle lit l’intégrale des Lucky Luke, le soir sous la couette.
Belge pride.
Il va se nicher profond le complexe d’infériorité des cousins d’à côté. Cécile de France a beau être devenue, avec Audrey Tautou et Marion Cotillard, l’une des comédiennes les plus «bankables» du
moment, elle a les yeux qui pétillent quand elle réalise l’inversion des truismes. Elle s’étonne : «Avant, le roi des cons était belge. Aujoud’hui, ça fait presque chic d’être belge.»
Entourée de Marie Gillain, Natacha Régnier, Emilie Dequenne, Déborah François, elle est en bonne compagnie, comme si les césars des jeunes espoirs féminins avaient été durablement délocalisés
outre-Quiévrain. Elle explique cette prise de pouvoir par le pragmatisme sans fanfreluche et l’incarnation antimétaphysique qu’elles auraient en commun. Elles seraient plus ribaudes ragaillardies
à la Brueghel que têtes ennuagées à la Magritte ou passantes avec soucis à la Delvaux.
Dires, donc.
Ses metteurs en scène saluent sa franchise, son instinct, son ouverture d’esprit. Miller : «Elle a ce qu’ont les plus grandes. Elle sait la valeur d’un regard.»Coninx : «Elle
n’hésite pas à contester les décisions, mais toujours à bon escient, sans jouer les divas.» Klapisch : «Comme BB ou Romy, Cécile fait partie des gens entièrement de leur époque, mais
aussi de ceux qui créent les valeurs de cette époque.»
Sœur sans sourire.
De la swinging sister à cornette, Bruxelles comme Paris se contentaient de ricaner des Dominique qui, elles au moins, niquent, niquent, niquent. Cécile de France s’est passionnée pour le
chemin de croix de cette nonne des années 60, «insoumise, emmerdeuse, peu compatissante, à l’ego boursouflé, qui ne savait pas aimer et s’angoissait devant la sexualité». Elle a
bataillé pour monter la biopic de cette défroquée chantant la pilule, vivant avec une femme, matraquée par le fisc et l’église et finissant par se suicider. Et elle fait exister, à
grandes enjambées et mollets de grenadier, un personnage attachant.
Tolérance.
Elle célèbre le mélange bruxellois «entre le conservatisme catholique du roi et la tolérance pour les femmes voilées», quand Paris aurait la laïcité agressive. Jeune, elle baignait dans
une décoction d’athéisme zen, mais fréquentait «les écoles de bonnes sœurs, avec cours de religion». Désormais, elle se croit veillée par un ange gardien qui lui ferait la vie belle et
l’exonérerait des peines inutiles qui vous font pleurer pour l’amant même pas en allé.
Côté masculin.
Elle fut une serveuse empathique et solaire (Fauteuils d’orchestre), une flingueuse à lunettes (Mesrine) ou une époustouflante nageuse adultère sur fond de déportation (Un
secret). Mais c’est en lesbienne moderne qu’elle s’est imposée (l’Auberge espagnole, les Poupées russes, et maintenant Sœur Sourire) et qu’elle s’apprécie assez.
Vivant avec un copain d’école de théâtre depuis une dizaine d’années, elle dit : «Je suis assez crédible là-dedans. Peut-être parce que je suis à l’aise avec ça. Que je n’ai pas peur de mon
côté masculin.»
Animale, elle est bien.
Les sujets de société la laissent pantoise. «L’adoption par les homos ? Pourquoi pas ? Mais il me faudrait trois jours pour y penser avant de répondre.» Et de préciser qu’elle se voit
mal adopter, pour sacrifier à la mode lancée par Madonna ou Angelina Jolie. «Tant que ton corps marche bien, ton enfant, autant que ce soit le tien.» Elle est très redevable à son
instrument de travail. De son corps, elle dit : «C’est une bonne bête.» Elle insiste : «Je ne suis pas une intello, je suis un animal.» Autre façon de congédier les débats
théoriques.
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